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Aller plus loin · Preuve

La preuve des trois aires

La démonstration complète de la limite qui débloque tout le chapitre : trois régions emboîtées, deux gendarmes, une parité. Avec les deux objections qu'on ne pose presque jamais en classe : pourquoi la preuve rapide par la dérivée du sinus est un cercle vicieux, et ce que coûte exactement l'aire du disque, seule brique admise de l'édifice.

Tout le chapitre repose sur une seule ligne :

limh0sinhh=1.\lim_{h \to 0} \frac{\sin h}{h} = 1.

Sans elle, pas de sin=cos\sin' = \cos, donc pas de cos=sin\cos' = -\sin, donc aucune variation, aucune tangente, aucun oscillateur harmonique. Le cours en donne la démonstration au parcours A, en une page dense. Cette page-ci la reprend au ralenti : chaque étape justifiée, chaque inégalité orientée, et surtout les deux objections que la marge du cours n’avait pas la place d’instruire.

Pourquoi cette limite est difficile

Le nombre dérivé de sinus en un réel aa est la limite du taux d’accroissement sin(a+h)sinah\frac{\sin(a+h) - \sin a}{h}. Les formules d’addition de première le cassent en deux morceaux :

aR, h0,sin(a+h)sinah=sina×cosh1h  +  cosa×sinhh.\forall a \in \mathbb{R},\ \forall h \neq 0, \quad \frac{\sin(a+h) - \sin a}{h} = \sin a \times \frac{\cos h - 1}{h} \;+\; \cos a \times \frac{\sin h}{h}.

Les deux quotients qui restent ne dépendent plus de aa : ce sont deux limites universelles à conquérir une fois pour toutes. Or, en 00, numérateur et dénominateur de sinhh\frac{\sin h}{h} tendent tous deux vers 00. Aucune règle de calcul sur les limites ne s’applique à une forme « 00\frac{0}{0} » : elle peut valoir n’importe quoi. Il faut donc de l’information sur sinh\sin h que l’algèbre ne donne pas. Cette information sera géométrique.

Trois régions emboîtées

Fixons x]0;π2[x \in \left]0\,;\frac{\pi}{2}\right[. Sur le cercle trigonométrique, posons A(1;0)A(1\,;0), puis M(cosx;sinx)M(\cos x\,;\sin x), et enfin TT le point où la demi-droite [OM)[OM) rencontre la tangente au cercle en AA. Ce point existe et est unique parce que cosx>0\cos x > 0 sur cet intervalle : la demi-droite n’est pas parallèle à la tangente. Ses coordonnées sont (1;sinxcosx)\left(1\,;\frac{\sin x}{\cos x}\right).

OAMTxsin xtan x

Trois régions se superposent alors, chacune strictement contenue dans la suivante : le triangle OAMOAM, le secteur circulaire OAMOAM (la part de disque balayée par le rayon), le triangle rectangle OATOAT. Les inclusions sont strictes : la corde [AM][AM], privée de ses extrémités, est à l’intérieur strict du disque, donc le triangle OAMOAM est strictement inclus dans le secteur ; et OM=1<OTOM = 1 < OT, donc MM est strictement entre OO et TT, et le secteur est strictement inclus dans le triangle OATOAT. Une aire plus petite pour une région strictement incluse : c’est la seule propriété de comparaison des aires que nous utiliserons, et elle donne trois nombres rangés dans l’ordre.

Calculons ces trois aires.

  • Le triangle OAMOAM. Base OA=1OA = 1, hauteur la distance de MM à l’axe des abscisses, c’est-à-dire sinx\sin x (positif ici). Son aire vaut sinx2\frac{\sin x}{2}.
  • Le secteur OAMOAM. Il occupe la fraction x2π\frac{x}{2\pi} du disque de rayon 11, dont l’aire est π\pi. Son aire vaut donc x2π×π=x2\frac{x}{2\pi} \times \pi = \frac{x}{2}.
  • Le triangle OATOAT. Rectangle en AA, base OA=1OA = 1, hauteur AT=sinxcosxAT = \frac{\sin x}{\cos x}. Son aire vaut sinx2cosx\frac{\sin x}{2\cos x}.

D’où, en multipliant les trois inégalités par 22 :

x]0;π2[,sinx  <  x  <  sinxcosx.\forall x \in \left]0\,;\tfrac{\pi}{2}\right[, \quad \sin x \;<\; x \;<\; \frac{\sin x}{\cos x}.

Regardez la ligne du secteur : c’est là que le radian entre en scène. La fraction x2π\frac{x}{2\pi} du disque n’est légitime que parce que xx est la longueur de l’arc intercepté, et que la part d’aire est proportionnelle à la part de circonférence. En degrés, l’aire du secteur vaudrait πx360\frac{\pi x}{360}, et toute la suite traînerait ce facteur.

Deux gendarmes, pour la limite à droite

Soit h]0;π2[h \in \left]0\,;\frac{\pi}{2}\right[. La première inégalité, sinh<h\sin h < h, se divise par h>0h > 0 sans changer de sens :

sinhh<1.\frac{\sin h}{h} < 1.

La seconde, h<sinhcoshh < \frac{\sin h}{\cos h}, se multiplie par le nombre coshh\frac{\cos h}{h}, qui est strictement positif sur cet intervalle, donc conserve le sens :

cosh<sinhh.\cos h < \frac{\sin h}{h}.

Nous tenons l’encadrement cosh<sinhh<1\cos h < \frac{\sin h}{h} < 1, et tout se ramène à contrôler cosh\cos h. La formule de duplication de première, cosh=12sin2h2\cos h = 1 - 2\sin^2\frac{h}{2}, s’en charge. Comme h]0;π2[h \in \left]0\,;\frac{\pi}{2}\right[, on a h2]0;π4[\frac{h}{2} \in \left]0\,;\frac{\pi}{4}\right[, intervalle inclus dans ]0;π2[\left]0\,;\frac{\pi}{2}\right[ : l’encadrement fondamental s’applique à h2\frac{h}{2} et donne 0<sinh2<h20 < \sin\frac{h}{2} < \frac{h}{2}. Les deux membres étant positifs, on peut élever au carré, ce qui préserve l’ordre :

0<sin2h2<h24,donc1h22<cosh1.0 < \sin^2\frac{h}{2} < \frac{h^2}{4}, \qquad \text{donc} \qquad 1 - \frac{h^2}{2} < \cos h \leqslant 1.

Les deux bornes tendent vers 11 quand h0+h \to 0^+. Le théorème des gendarmes du chapitre F1 donne cosh1\cos h \longrightarrow 1, puis, appliqué une seconde fois à cosh<sinhh<1\cos h < \frac{\sin h}{h} < 1 :

limh0+sinhh=1.\lim_{h \to 0^+} \frac{\sin h}{h} = 1.

Voici l’étau, en chiffres (valeurs recalculées, arrondies à la sixième décimale) :

hhcosh\cos hsinhh\frac{\sin h}{h}borne
0,50{,}50,8775830{,}877\,5830,9588510{,}958\,85111
0,20{,}20,9800670{,}980\,0670,9933470{,}993\,34711
0,10{,}10,9950040{,}995\,0040,9983340{,}998\,33411
0,010{,}010,9999500{,}999\,9500,9999830{,}999\,98311

La limite à gauche, gratuitement

Il reste la moitié négative, et elle ne coûte rien. La fonction hsinhhh \mapsto \frac{\sin h}{h}, définie sur R\mathbb{R}^*, est paire : par imparité du sinus,

h0,sin(h)h=sinhh=sinhh.\forall h \neq 0, \quad \frac{\sin(-h)}{-h} = \frac{-\sin h}{-h} = \frac{\sin h}{h}.

Si h0h \to 0^-, alors h0+-h \to 0^+, et la valeur en hh est exactement la valeur en h-h : la limite à gauche vaut donc 11 elle aussi. Les deux limites latérales existent et coïncident, donc la limite en 00 existe et vaut 11. Notez au passage que la fonction n’est pas définie en 00 : ce que l’on démontre, c’est qu’elle admet un prolongement par continuité, et ce prolongement porte un nom, le sinus cardinal.

Le second lemme, par le même chemin

La décomposition du taux d’accroissement réclamait un second quotient. La duplication le ramène au premier :

h0,cosh1h=2sin2h2h=sinh2×sinh2h2.\forall h \neq 0, \quad \frac{\cos h - 1}{h} = \frac{-2\sin^2\frac{h}{2}}{h} = -\sin\frac{h}{2} \times \frac{\sin\frac{h}{2}}{\frac{h}{2}}.

Le second facteur est la limite fondamentale, lue en h2\frac{h}{2} au lieu de hh : quand h0h \to 0, h20\frac{h}{2} \to 0, donc ce facteur tend vers 11. Le premier tend vers 00, par exemple parce que sinh2h2\bigl|\sin\frac{h}{2}\bigr| \leqslant \bigl|\frac{h}{2}\bigr| pour tout réel hh (c’est l’encadrement fondamental sur ]0;π2[\left]0\,;\frac{\pi}{2}\right[, l’imparité du sinus pour les valeurs négatives, et une évidence ailleurs puisque sin1<π2|\sin| \leqslant 1 < \frac{\pi}{2}), encore par gendarmes. Le produit tend vers 0×1=00 \times 1 = 0 :

limh0cosh1h=0.\lim_{h \to 0} \frac{\cos h - 1}{h} = 0.

L’écriture sous forme de produit n’est pas un ornement : elle évite la forme indéterminée en isolant un facteur qui tend vers 00 et un facteur qui tend vers 11.

Objection n°1 : le cercle vicieux

Tout cela semble bien laborieux quand un raccourci s’offre. Le voici, et il est faux :

« sinhh=sinhsin0h0\frac{\sin h}{h} = \frac{\sin h - \sin 0}{h - 0}, qui tend vers sin(0)\sin'(0) par définition du nombre dérivé. Or sin=cos\sin' = \cos, donc la limite vaut cos0=1\cos 0 = 1. »

Le calcul est juste, la logique ne l’est pas. Pour écrire sin=cos\sin' = \cos, il a fallu la décomposition du taux d’accroissement, donc la limite de sinhh\frac{\sin h}{h}, c’est-à-dire précisément ce que l’on prétend démontrer. La conclusion sert d’hypothèse : c’est un raisonnement circulaire, et, dans l’esprit du chapitre A0, une preuve ne peut pas s’appuyer sur sa propre conclusion. Le même reproche vaut pour la règle de L’Hôpital, dont l’application ici consiste à dériver le numérateur sinh\sin h.

Il existe une échappatoire honnête, mais elle change le point de départ : si l’on définit le sinus par sa série xx36+x5120x - \frac{x^3}{6} + \frac{x^5}{120} - \cdots, la limite se lit sur la série et le cercle disparaît. Le prix à payer est alors de démontrer que cette fonction est bien le sinus de la géométrie, celui qui donne l’ordonnée du point enroulé. On ne supprime pas la difficulté, on la déplace.

Objection n°2 : et l’aire du disque ?

La démonstration par les aires n’est pas gratuite non plus. Elle utilise une brique extérieure, une seule, mais il faut la nommer : l’aire du disque de rayon 11 vaut π\pi, et l’aire d’un secteur est proportionnelle à l’angle. Ce résultat, admis depuis le collège, n’est pas démontré dans le chapitre.

Peut-on le démontrer sans rien emprunter ? En terminale, l’outil naturel serait l’intégrale 2111t2dt2\int_{-1}^{1}\sqrt{1 - t^2}\,\mathrm{d}t. Or le calcul usuel de cette intégrale passe par le changement de variable t=sinut = \sin u, qui réutilise sin=cos\sin' = \cos : le serpent se mordrait la queue une seconde fois. Les constructions rigoureuses tournent l’obstacle autrement, par exemple en définissant π\pi par cette aire, ou en définissant la mesure d’un angle par la longueur de l’arc. Admettre l’aire du disque, en le disant, est donc le choix honnête à ce niveau : une preuve peut s’appuyer sur un résultat antérieur, jamais sur sa propre conclusion.

Le radian, seule unité qui donne 11

Reprenons tout le calcul en degrés. La fonction « sinus en degrés » est xsin(πx180)x \mapsto \sin\left(\frac{\pi x}{180}\right), et son taux d’accroissement en 00 devient

sin(πh180)h=π180×sin(πh180)πh180h0π1800,017453.\frac{\sin\left(\frac{\pi h}{180}\right)}{h} = \frac{\pi}{180} \times \frac{\sin\left(\frac{\pi h}{180}\right)}{\frac{\pi h}{180}} \xrightarrow[h \to 0]{} \frac{\pi}{180} \approx 0{,}017\,453.

La limite ne vaut plus 11, et la dérivée du sinus en degrés est π180cos\frac{\pi}{180}\cos. Chaque dérivation, chaque équation différentielle, chaque calcul de physique paierait ce péage. Le radian n’est pas une convention de mathématicien tatillon : c’est l’unique unité pour laquelle la limite fondamentale vaut exactement 11, donc l’unique unité pour laquelle l’analyse des fonctions trigonométriques reste lisible.

Sources

  • Cours F4, section 2 (l’encadrement par les aires, la limite fondamentale, et l’encadré « Le piège du raisonnement circulaire »).
  • Sur la circularité des preuves rapides de limh0sinhh\lim_{h \to 0}\frac{\sin h}{h} et sur le statut de l’aire du secteur : The Math Doctors, « Limit of sin(x)/x ».
  • Sur le radian comme unité du calcul différentiel : Roger Cotes, Logometria (1714), repris dans Harmonia mensurarum (posthume, 1722), qui décrit la mesure par l’arc avant que le mot ne soit forgé par James Thomson en 1873.
  • Toutes les valeurs numériques de cette page ont été recalculées en arithmétique à trente chiffres significatifs.
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