Maths expertes · C1
expertes
Aller plus loin · Reponses

Les formules de Machin

L'exercice 30 a démontré une identité entre arctangentes par une multiplication d'entiers. Le même mécanisme donne la formule de 1706 qui a fourni cent décimales de pi, et le 239 n'y tombe pas du ciel.

L’exercice 30 de l’Atelier, Un produit étonnamment réel, a laissé une porte ouverte. En calculant (2+i)(3+i)=5(1+i)(2+i)(3+i) = 5(1+i) et en lisant l’égalité sur les angles, vous avez démontré sans calculatrice que

arctan12+arctan13=π4.\arctan\dfrac{1}{2} + \arctan\dfrac{1}{3} = \dfrac{\pi}{4}.

Le mécanisme est réutilisable tel quel : une égalité entre deux nombres complexes est deux égalités réelles, l’une sur les longueurs, l’autre sur les angles. Multipliez des nombres à parties entières bien choisies, tombez sur un multiple réel positif de 1+i1+i, et vous obtenez une identité entre arctangentes. Ces identités ont fourni les décimales de π\pi pendant près de trois siècles.

La formule de 1706

John Machin, qui sera professeur d’astronomie au Gresham College de Londres, établit en 17061706 la relation suivante :

π4=4arctan15arctan1239.\dfrac{\pi}{4} = 4\arctan\dfrac{1}{5} - \arctan\dfrac{1}{239}.

Elle se démontre exactement comme l’exercice 30. Calculons les puissances de 5+i5+i :

(5+i)2=25+10i+i2=24+10i,(5+i)^2 = 25 + 10i + i^2 = 24 + 10i, (5+i)4=(24+10i)2=576+480i+100i2=476+480i.(5+i)^4 = (24+10i)^2 = 576 + 480i + 100\,i^2 = 476 + 480i.

Voici maintenant l’identité qui fait tout le travail, et elle se contrôle en une ligne, puisque (1+i)(239+i)=239+i+239i1=238+240i(1+i)(239+i) = 239 + i + 239i - 1 = 238 + 240i :

 (5+i)4=2(1+i)(239+i) \boxed{\ (5+i)^4 = 2\,(1+i)(239+i)\ }

Lisons-la sur les angles, avec le résultat admis à l’exercice 30. Les trois nombres 5+i5+i, 1+i1+i et 239+i239+i ont leurs parties réelle et imaginaire strictement positives, ce qui est exactement l’hypothèse sous laquelle l’angle a été défini ; quant au facteur 22, multiplier par un réel strictement positif ne change pas l’angle (c’est ce qui a permis d’écrire que 5(1+i)5(1+i) a pour angle π4\dfrac{\pi}{4}). L’angle d’un produit étant la somme des angles à un tour près :

4arctan15π4+arctan1239(mod2π).4\arctan\dfrac{1}{5} \equiv \dfrac{\pi}{4} + \arctan\dfrac{1}{239} \pmod{2\pi}.

Un encadrement écarte les autres tours. Comme 15<13\dfrac{1}{5} < \dfrac{1}{\sqrt{3}}, on a arctan15<π6\arctan\dfrac{1}{5} < \dfrac{\pi}{6}, donc le membre de gauche appartient à ]0;2π3[\left]0\,;\dfrac{2\pi}{3}\right[ ; le membre de droite appartient à ]π4;3π4[\left]\dfrac{\pi}{4}\,;\dfrac{3\pi}{4}\right[. Les deux vivent dans ]0;3π4[\left]0\,;\dfrac{3\pi}{4}\right[, intervalle de longueur strictement inférieure à 2π2\pi : deux réels congrus modulo 2π2\pi y sont nécessairement égaux. La formule est démontrée.

Et le 239239 ? Il ne tombe pas du ciel, il se trouve par une division. Une fois (5+i)4=476+480i(5+i)^4 = 476 + 480i calculé, on cherche à en extraire le facteur 1+i1+i qui produira l’angle π4\dfrac{\pi}{4} :

476+480i1+i=(476+480i)(1i)2=956+4i2=478+2i=2(239+i).\dfrac{476 + 480i}{1+i} = \dfrac{(476+480i)(1-i)}{2} = \dfrac{956 + 4i}{2} = 478 + 2i = 2\,(239 + i).

Le nombre 239239 est ce que la division rend, rien de plus. Toute la recherche d’une formule de ce type tient dans ce geste : élever un petit nombre à une puissance, diviser par 1+i1+i, et espérer que le quotient soit à son tour de la forme n+in+i, à un facteur réel strictement positif près.

Pourquoi cela sert

Le calcul de π\pi par les arctangentes repose sur la série de Gregory : pour tout x[1;1]x \in \left[-1\,;1\right],

arctanx=xx33+x55x77+\arctan x = x - \dfrac{x^3}{3} + \dfrac{x^5}{5} - \dfrac{x^7}{7} + \cdots

Prise en x=1x = 1, elle donne la série de Leibniz, π4=113+15\dfrac{\pi}{4} = 1 - \dfrac13 + \dfrac15 - \cdots, magnifique et parfaitement inutilisable : il lui faut de l’ordre de 1010010^{100} termes pour cent décimales. Prise en x=15x = \dfrac{1}{5}, chaque terme est environ 2525 fois plus petit que le précédent, ce qui fait gagner log10(25)1,40\log_{10}(25) \approx 1{,}40 décimale par terme ; en x=1239x = \dfrac{1}{239}, le facteur est 2392=57121239^2 = 57\,121, soit 4,764{,}76 décimales par terme. Cent décimales demandent donc environ 7272 termes pour la première série et 2121 pour la seconde, avec des divisions par des entiers courts. C’est faisable à la plume, et Machin l’a fait : cent décimales en 17061706.

Sa méthode a servi jusqu’aux premiers ordinateurs. William Shanks y consacre vingt ans et publie en 18731873 les 707707 premières décimales ; en 19461946 (les sources hésitent entre 19451945 pour la découverte et 19461946 pour sa publication, et je n’ai rien trouvé qui tranche), D. F. Ferguson découvre qu’une erreur s’est glissée à la 528e528^{\text{e}}, et que seules 527527 étaient justes. Trois ans plus tard, l’ENIAC recalcule 20372\,037 décimales en soixante-dix heures, toujours avec la formule de Machin.

Deux autres formules du même moule

La première, vous l’avez démontrée à l’Atelier : c’est celle d’Euler, π4=arctan12+arctan13\dfrac{\pi}{4} = \arctan\dfrac{1}{2} + \arctan\dfrac{1}{3}, issue de (2+i)(3+i)=5(1+i)(2+i)(3+i) = 5(1+i).

La seconde, attribuée à Hutton et retrouvée par Euler, se démontre en deux produits :

(3+i)2=8+6i,(8+6i)(7+i)=566+50i=50(1+i),(3+i)^2 = 8 + 6i, \qquad (8+6i)(7+i) = 56 - 6 + 50i = 50\,(1+i),

d’où, en lisant les angles et en observant que 2arctan13+arctan17<π3+π6=π22\arctan\dfrac13 + \arctan\dfrac17 < \dfrac{\pi}{3} + \dfrac{\pi}{6} = \dfrac{\pi}{2} :

π4=2arctan13+arctan17.\dfrac{\pi}{4} = 2\arctan\dfrac{1}{3} + \arctan\dfrac{1}{7}.

Le script

Six lignes suffisent à retrouver les cent décimales de 17061706, en additionnant la série de Gregory en arithmétique décimale de précision fixée.

from decimal import Decimal as D, getcontext
getcontext().prec = 110
def atan_inv(n):                        # arctan(1/n), serie de Gregory
    x = D(1) / n
    return sum((-1)**k * x**(2*k+1) / (2*k+1) for k in range(160))
print(4 * (4*atan_inv(5) - atan_inv(239)))

La sortie commence par 3,1415926535897932384626433832793{,}141\,592\,653\,589\,793\,238\,462\,643\,383\,279\ldots et reste juste bien au-delà de la centième décimale.

Sources

  • Atelier C1, exercice 30 Un produit étonnamment réel, et son corrigé (questions 1 à 4) pour le mécanisme et le résultat admis sur l’angle d’un produit.
  • John Machin, formule publiée en 17061706 par William Jones dans la Synopsis Palmariorum Matheseos, l’ouvrage qui introduit par ailleurs la lettre π\pi dans son sens actuel.
  • William Shanks, 707707 décimales en 18731873 ; erreur à la 528e528^{\text{e}} décimale relevée par D. F. Ferguson en 19461946 ; calcul de l’ENIAC en 19491949, 20372\,037 décimales.
  • Produits vérifiés à la main puis par machine : (5+i)2(5+i)^2, (5+i)4(5+i)^4, (476+480i)(239i)=114244(1+i)(476+480i)(239-i) = 114\,244\,(1+i), (5+i)4=2(1+i)(239+i)(5+i)^4 = 2(1+i)(239+i), (3+i)2(7+i)=50(1+i)(3+i)^2(7+i) = 50(1+i), et les trois formules contrôlées numériquement contre π4\dfrac{\pi}{4}.
← Retour au chapitre C1